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Enseignants spirituels : et si la perfection était le vrai problème ?

  • Photo du rédacteur: Édaa
    Édaa
  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture

Jeff Foster a passé une quinzaine d’années dans les coulisses du monde spirituel. Pas dans la lumière du micro. Dans les coulisses. Et ce qu’il y a découvert, c’est que les sages redevenaient des humains dès que le rideau tombait. Fatigue, jalousies, réactions défensives, contradictions. Pas de calendrier de l’Avent chez les éveillés.

Pour lui, la déception a été réelle. Et il a trouvé avec elle, quelque chose de précieux : l’abandon d’un idéal de perfection qui bouffait une énergie considérable. Arrêter de courir après un fantôme, ça libère.

Cette réflexion mérite d’être prise au sérieux. Le milieu spirituel n’est pas à l’abri des idéalisations, parfois même, il les cultive avec une certaine sophistication esthétique. Et un vocabulaire très bien huilé pour ne pas avoir à se remettre en question.


Ce que je ne peux pas savoir de l'autre

En même temps, quelques nuances s’imposent. La première, et elle est de taille : il m’est pratiquement impossible de savoir ce qui se passe réellement dans l’intériorité d’un autre être humain. Je peux observer des comportements, entendre des paroles, noter des incohérences ou des qualités particulières. Mais ce qui se vit au cœur de la conscience de l’autre reste largement toujours inaccessible.


J’ai rencontré des personnes construisant artificiellement une identité spirituelle très aboutie. Parfois avec une certaine élégance, presque convaincante. Le genre de présence qui fait penser : voilà quelqu’un qui a trouvé. J’en ai rencontré d’autres chez qui une véritable ouverture semblait s’être produite sans transformer pour autant l’ensemble de leur fonctionnement psychologique. Et d’autres encore qui dégageaient une profondeur et une simplicité remarquables tout en restant manifestement soumises aux limites ordinaires de l’existence.


Plus j’avance, moins les catégories me semblent évidentes. Ce n’est pas très confortable pour le mental, qui aime ranger les choses proprement, idéalement avec des étiquettes bien alignées, un code couleur et une notice explicative.

Ce qui me semble de plus en plus clair en revanche, c'est l’idée qu’une perfection humaine totale relève d’un fantasme. Nous demeurons des organismes vivants, traversés par une histoire, un système nerveux, des habitudes relationnelles, des fragilités physiologiques et émotionnelles. La Tactique de Survie ne disparait pas par décret de réalisation. Même lorsqu’une grande paix est présente, la fatigue continue d’exister. Même lorsqu’une profonde clarté est là, certains réflexes de protection peuvent encore surgir, souvent précisément au moment où l’on pensait être "définitivement au‑dessus de tout ça ". Ce qui, en général, est exactement le moment où ça revient plus fort.


Silhouette dissoute dans la lumière lors d'un espace de méditation — la présence au-delà du personnage
Présence et dissolution. Dans ces moments-là, ce qui se partage me semble plus important que celui qui parle.

Ce qui se passe vraiment dans l'espace d'enseignement

Alors la question qui m’intéresse, en tout cas qui m'intéresse davantage, n’est plus de savoir si, et bon sang pourquoi, ces mouvements surgissent. Ils surgissent. La question, c’est : quelle relation s’établit avec eux ?

Sont‑ils immédiatement crus, défendus, justifiés, transformés en identité ? Ou bien sont‑ils simplement reconnus comme des phénomènes transitoires, des vagues sur l’étendue, pour reprendre une image tantrique classique, traversant l’expérience sans être confondus avec ce qu’on est ?


C’est là, probablement, que se situe la différence la plus significative.

Lorsque j’anime un temps de méditation, un stage ou un espace de partage, souvent quelque chose de particulier se produit. L’attention cesse de s’organiser autour de mes préoccupations personnelles. Les réactions habituelles perdent une grande part de leur pouvoir de saisie. Une forme de disponibilité tranquille apparait. Les personnes présentes ne sont plus perçues à travers les filtres ordinaires du jugement, de l’attente ou de la comparaison.


Je ne vis pas cela comme un effort. Pas comme une compétence acquise. Cela ressemble davantage à un effacement spontané et momentané du personnage habituel. Comme si Alain partait discrètement prendre un café ailleurs, ce qui, il faut bien l’admettre, est parfois une bonne idée pour tout le monde.

Dans ces moments‑là, ce qui se partage me semble plus important que celui qui parle. On pourrait parler de présence, on pourrait parler de contact avec le flux… Chacun entendra quelque chose de différent derrière ces termes. Disons simplement qu’un état d’être se révèle parfois, plus vaste que les préoccupations ordinaires, et que c’est essentiellement cela que j’essaie d’explorer ou de transmettre.

Pour autant, lorsque le stage se termine et que je retrouve la vie quotidienne, je ne deviens pas soudainement un sage irréprochable. Mes anciens conditionnements ne disparaissent pas par magie. Certaines formes de timidité, de réserve ou d’anxiété peuvent encore se manifester. Je connais la fatigue, les moments de fermeture, les maladresses relationnelles et les contradictions ordinaires de l’existence.


Sylvie pourrait confirmer que la situation est parfois moins lumineuse à la maison que dans une salle de méditation. Ce serait déjà un progrès que de rester aussi calme qu’en stage lorsqu’il s’agit de choisir quoi manger le soir, ou de décider si la fenêtre doit être ouverte ou fermée, question qui, dans certains couples, recèle des profondeurs insoupçonnées.


L'imposteur ou le sage ?

Mais je remarque aussi que ces mouvements n’ont plus tout à fait le même statut qu’autrefois. Ils continuent d’apparaitre, mais ils sont moins facilement pris pour une vérité absolue. Moins confondus avec ce que je suis. Ils deviennent davantage des phénomènes observables. Des vagues. Pas l’étendue.

C’est pourquoi je ne vis pas le fait de parler publiquement de présence, de conscience ou de liberté intérieure comme une imposture. Non parce que j’aurais atteint un état parfait, mais parce que ce dont je témoigne ne concerne pas une perfection psychologique. Cela concerne une dimension de l’expérience qui me semble réelle, même lorsqu’elle coexiste avec les imperfections ordinaires de l’être humain.


Une vague se forme et se dissout dans l'étendue de la mer — métaphore tantrique de la présence et de l'impermanence
Présence et impermanence. La vague n'est pas séparée de l'eau. Elle nait, elle est, elle se résorbe. Comme chaque pensée, chaque émotion, chaque personnage.

Là où le danger apparait,

c'est lorsque l’enseignant entretient, volontairement ou non, l’image d’un être définitivement accompli. Les projections deviennent alors inévitables. On cherche à imiter un personnage plutôt qu’à explorer sa propre expérience. On confond la profondeur de la présence avec la perfection du rôle. Et quand la perfection se fissure, ce qui finit toujours par arriver, c’est toute la démarche qu’on rejette.

L’excès inverse me semble également problématique. Si un espace de transmission devient uniquement le récit des blessures, des conflits ou des activations psychologiques de l’enseignant et‑ou de l'enseignant, quelque chose d’essentiel risque de se perdre. Les difficultés humaines ont leur place, bien entendu. Elles ne sont simplement pas nécessairement le cœur de la démarche contemplative.


Tenir ensemble les deux dimensions

C'est ce vers quoi je me sens davantage appelé : reconnaitre pleinement mon humanité avec ses limites, ses blessures et ses conditionnements, tout en restant ouvert à cette profondeur de conscience qui semble parfois apparaitre lorsque l’identification au personnage se relâche.

Je ne cherche plus vraiment à devenir quelqu’un d’autre. Je ne cherche même plus avec autant d’ardeur à atteindre un état particulier, ce qui semble être le meilleur moyen d’éviter d’être constamment déçu.

J’essaie plutôt de rester disponible à ce qui est déjà là, au milieu même des imperfections de la vie ordinaire.


Et s’il y a quelque chose qui mérite d’être partagé, c’est peut‑être simplement cela : une invitation à découvrir qu’au cœur de nos fragilités, de nos contradictions et de nos conditionnements, il peut exister parfois une ouverture silencieuse qui n’a pas besoin d’être parfaite pour être profondément vivante.


2 commentaires


Virgile Bourdon
Virgile Bourdon
il y a 3 jours

 "des conflits ou des activations psychologiques de l’enseignant et‑ou de l'enseignant"


y a pas une coquille là ? ça devrait pas être et/ou de l'élève ?

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Tania Bento
Tania Bento
il y a 3 jours

"les sages redevenaient des humains dès que le rideau tombait. » Super intro, important de souligner qu'au-delà de nos capacités, on reste tous des êtres humains !


En ce qui concerne le retour des stages, comment donc cultiver cet état d’être sans se laisser déstabiliser par mes anciens conditionnements ? Comment me laisser immerger dans l’idée que la vie est comme une vague, « présence et impermanence » ?

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