Et si ta honte du désir n'était pas la tienne ?
- Édaa

- 5 avr.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 16 avr.
Face au désir, 2
Un article de la série "Face au désir" — École des Arts de l’Amour
Pourquoi le désir humain est si compliqué, et ce que ça dit de nous
Tu as déjà ressenti ça.
Ce moment où quelque chose monte en toi, une envie, une attraction, une pulsion, et où, presque aussitôt, quelque chose d'autre surgit. Un malaise. Une petite voix. Une contraction. Comme si désirer était déjà une faute à gérer.
Ce n'est pas de la sagesse. Ce n'est pas de la morale. C'est de la honte. Et cette honte‑là, tu ne l'as pas inventée. On te l'a transmise, si profondément, si tôt, qu'elle semble être à toi…Elle ne l'est pas.
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Le désir humain n'est pas un problème biologique
Commençons par le commencement : l'être humain est l'espèce qui a le plus découplé plaisir et reproduction. Plus que n'importe quel autre animal. Ce n'est pas une anomalie, c'est une caractéristique de l'espèce.
Les anthropologues Ford et Beach l'ont documenté dès les années 1960 en comparant les comportements sexuels de centaines d'espèces et de cultures : chez l'humain, la sexualité déborde très largement la fonction reproductive. Elle cherche du sens, du lien, de l'intensité, de la connexion, parfois du sacré.
Le neuroscientifique Anders Agmo distingue deux catégories de comportements sexuels : les fonctionnels (au sens reproductif ) et les non‑fonctionnels. Chez l'humain, la très grande majorité des comportements sexuels entre dans la deuxième catégorie. Ce n'est pas un dysfonctionnement. C'est ce qui nous rend si créatifs, si complexes, et parfois si perdus.
Le corps est câblé pour le plaisir bien au‑delà de la reproduction. Ce câblage est ancien, robuste, inscrit dans la biologie. Le problème n'est pas là.
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Mais alors, d'où vient la honte ?
Pourquoi j'ai honte de mon désir ? La honte du désir n'est pas innée. Elle s'apprend. Et elle se transmet avec une efficacité redoutable, parce qu'elle passe par le corps avant de passer par les mots.
Freud avait noté que le tabou sexuel est l'une des plus anciennes formes de prohibition sociale : on interdit précisément ce qu'on désire fortement. Le désir reste vivant, mais il est refoulé. La honte nait de cette tension, "J'ai envie de ce qu'on m'a appris à ne pas faire". Ce mécanisme n'est pas universel dans sa forme, mais il est remarquablement répandu dans sa structure.
Le christianisme en particulier a opéré une transformation majeure : la religion a transformé la gêne sociale ordinaire en culpabilité morale. Le corps sexuel est devenu la porte d'entrée du péché. Le désir, la preuve d'une déchéance. Le plaisir, un objet de confession plutôt que d'apprentissage. La honte n'est plus seulement sociale, elle est salutaire. "Je rougis, donc je reconnais ma faute."
Ce n'est pas une critique du christianisme en tant que tel, d'autres traditions ont opéré des régulations similaires, sous d'autres formes. Mais en Occident, cet héritage est particulièrement prégnant. Il a traversé les siècles, s'est laïcisé sans vraiment disparaitre, et continue de structurer des façons de vivre le corps et le désir que beaucoup de gens n'ont jamais choisies consciemment.
Cette honte se loge dans le corps avant d'être consciente. Elle se manifeste dans la façon de se tenir, de respirer, de parler, ou de ne pas parler. Dans la difficulté à nommer le plaisir. Dans la gêne à demander ce qu'on veut. Dans ce sentiment diffus que le désir est quelque chose à gérer, à cacher, à justifier.
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La dépendance à l'autre ou, l'autre versant du problème
Il y a une dimension supplémentaire qui aggrave tout ça, et qui est rarement aborder directement.
Le désir sexuel et affectif dépend de l'autre. Il ne peut pas s'assouvir seul, ou alors seulement partiellement, imparfaitement. Cela signifie qu'il expose au rejet, à la comparaison, à la vulnérabilité. Un seul refus, une seule moquerie, peut suffire à transformer la honte en anticipation permanente d'échec. On évite alors toute demande, et donc tout plaisir réel.
Pour les femmes, cette exposition est doublée d'une tension particulière. La culture a longtemps défini les femmes comme supports du désir masculin, des objets de plaisir plutôt que des sujets désirants. Revendiquer son propre désir risque alors de faire glisser du statut de sujet à celui d'objet.
La gêne devient politique autant que personnelle : si je désire, est‑ce que je me soumets ?Si je ne désire pas, est‑ce que je me protège ou est‑ce que je me prive ?
Ces questions ne sont pas abstraites. Elles se jouent dans le corps, dans chaque rencontre, dans chaque moment d'intimité possible.
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Réhabiter son désir, pas le libérer, l'apprivoiser
Il y a une tentation, face à tout ça, de vouloir une libération radicale. Tout déconstruire, tout rejeter, tout recommencer. Cette tentation est compréhensible, mais elle rate quelque chose.
La honte ne se guérit pas par le déni ni par la performance de liberté. Elle se guérit lentement, dans le corps, par l'expérience directe d'un désir qui n'a plus besoin de se justifier. La réappropriation du désir n'est pas un état qu'on atteint une fois pour toutes. C'est un apprentissage continu, souvent non‑linéaire, fait de petites reconnaissances et de grandes surprises.

Ce que le tantrisme propose, dans sa forme la plus authentique, loin des fantasmes occidentaux, n'est pas une libération sexuelle au sens où la publicité l'entend. C'est une façon d'aborder l'énergie du désir comme quelque chose de réel, de traversant, de potentiellement transformateur. Non pas quelque chose à gérer ou à dépasser, mais quelque chose à habiter pleinement.
Le désir humain n'est pas cassé. Il a été cassé. Et ce qui a été appris peut, doucement, se désapprendre.
Dans le troisième article de cette série, nous allons regarder de plus près les idées reçues les plus tenaces sur la sexualité et la chimie affective, celles qui circulent même dans les milieux du développement personnel et du tantrisme, et voir ce que la recherche dit vraiment.
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Tu veux explorer ça autrement qu'en lisant ?
À l'École des Arts de l'Amour, nous travaillons précisément à cet endroit, là où la connaissance rencontre l'expérience corporelle. Nos stages créent un espace pour explorer le désir, l'affectivité, la honte et la liberté, non pas dans la théorie, mais dans le vécu direct, accompagné.
Sources :
Ford & Beach, Patterns of Sexual Behavior, 1965
Agmo, Functional and Dysfunctional Sexual Behavior, Elsevier, 2007
Bajos & Bozon (dir.) Enquête sur la sexualité en France, La Découverte, 2008
Griffiths et al. "Deviance without deviance", Journal of Sexual Medicine, 2013.




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