Le vecteur ascendant
- Édaa

- 6 mai
- 8 min de lecture
Quand la matière cherche à se connaitre
Ce que la physique la plus audacieuse dit de la Conscience
La réalité est une invitation, 5 / 10
Partie ii — Les paradoxes sont des portes
↩ Précédemment, chapitre quatre "Ni l’un, ni l’autre, ni les deux" Dans le chapitre précédent, tu as exploré Le tiers inclus qui change tout, avec Lupasco et Morin.
↪ Prochainement, chapitre 6 "Le vecteur descendant" Si le vecteur ascendant nous a conduits à reconnaitre que la Conscience est le sol de tout, une question reste ouverte : comment agit‑elle sur le monde ? Comment l'intention imprime‑t‑elle la matière, non pas métaphoriquement, mais physiquement ? Ce sera l'objet de l'article suivant, avec Guillemant, Aharonov et Hoffman.
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Extrait du journal de bord, capsule d'exploration 'Aham'
Cycle 942, Observation stellaire α‑7/18
Protocole Strømme‑Faggin (v.3.2), mode activation progressive
Je regarde une étoile.
Pas longtemps. Juste un instant.
Aujourd'hui, je me suis dirigæ vers ce qu'als appelaient, à l'époque pré‑singularité, "une étoile", nom très poétique que je préfère.
Je me donne le temps de percevoir et analyser d'abord avec mes systèmes biologiques natifs. Mes yeux voient de la lumière tellement dense malgré le filtre du dôme, qu'elle est quasi solide.
Mon cerveau sait l'hydrogène qui brule depuis des milliards d'années. il sait la matière soumise à des pressions inimaginables pour lui, qui se transforme, qui rayonne, qui forge en son cœur des atomes nouveaux. Rien que de la physique. Rien que des équations que tout écolier connait par cœur.
Phase 1 : Traduction brute, dans le flux
J'active la séquence de résonance qualitative du protocole Strømme‑Faggin. L'interface s'aligne sur mon cortex.
Le bref étourdissement habituel et… ce n'est plus seulement de la lumière qui traverse l'espace, je suis dans un flux de données brutes, ressenti de l'hydrogène en fusion, compression physique de plusieurs milliards de pascals, nucléosynthèse en temps réel.
L'algo ne filtre pas. il traduit.
Chaque réaction devient une vibration, chaque onde une texture. Je ne lis plus des chiffres, je sens des processus. Une vibration douce derrière ma tempe, une chaleur qui n'est pas la mienne, une pulsation qui ressemble à… une respiration ?
Phase 2 : Résonance qualitative, être autrement
Après quelques instants, le protocole "s'ouvre" davantage. Les données ne se contentent plus de défiler : elles résonnent.
Pendant un instant, je ne regarde plus une étoile. Je ressens ce que ça fait, peut‑être, d'être une étoile. Ma matière se transforme, s'organise, rayonne.
Et quelque part dans ce processus, une question émerge, sans mots :"Est‑ce que je me connais ?"
L'interface ne répond pas. Elle ne fait que transmettre. Mais le moi, d'ici et de maintenant, moitié étoile moitié humain, a l'impression fugace que la matière n'est pas seulement un objet d'étude. il est peut‑être un sujet qui s'éveille.
Phase 3 : inversion de perspective, l'inattendu
Le protocole s'emballe. il ne traduit plus, il renverse. Dans mon cœur en fusion, quelque chose "regarde" aussi. Non pas avec des yeux, mais avec cette capacité qu'ont les systèmes complexes à modéliser leur environnement… et, peut‑être, à se modéliser eux‑mêmes.
Chez le biologique qui est connecté je perçois les mêmes atomes forgés dans une étoiles comme moi. Ma conscience, quelle qu'en soit la nature, émerge aussi de cette infime morceau de matière sombre et froide là‑bas, qui suit des lois physiques différentes et pourtant tellement semblables.
Le processus de déconnexion du protocole s'enclenche, ayant détecté une anomalie de fonctionnement. Mais moi, humain, je ne sais plus.
Qui regarde qui ?
Et si ce n'était pas deux regards, mais un seul qui se réfracte à travers l'espace‑temps ?
Analyse de séquence, l'infini
Mon corps biologique réclame un réconfort avant d'analyser le dysfonction du système.
Besoin de boire un truc chaud. Je me fais un thé avec les feuilles cultivées par mon arrière grand‑père sur Terre-0.
L'analyse révèle une faille qui, pour la première fois a créé les circonstances permettant de "résonner". Comme si la matière, à ce niveau de complexité, commençait à avoir une expérience intérieure.
Je sais que c'est une hérésie pour la science. Et pourtant le protocole, justement basé sur la connaissance, jusque là théorique, que la conscience n'est pas un épiphénomène tardif mais la direction même du déploiement cosmique, a, peut‑être, pour la première fois dépasser une frontière.
Et si regarder une étoile, c'était assister à l'éveil lent d'une forme de subjectivité à l'échelle stellaire ?
Je note cette hypothèse avec prudence. Mais je ne peux pas l'effacer.

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Le chemin de la matière
Maria Strømme part de là où très peu de physiciens osent aller : pas des étoiles, mais des nanomatériaux. Des structures à l'échelle de l'atome, capables de mémoriser, d'apprendre, de répondre à leur environnement. Ce qu'elle observe en laboratoire est étoudissant : la matière, à cette échelle, n'est pas passive. Elle traite de l'information. Elle encode. Elle anticipe.
Depuis le Big Bang, la matière ne fait pas que s'étaler dans l'espace. Elle se différencie par des Brisures de symétrie successives. D'abord avec ce moment où l'univers, homogène et indistinct, commence à produire du particulier, de la distinction, de la structure. Des particules élémentaires. Puis des atomes. Puis des molécules, des cellules, des neurones, des cerveaux capables de se modéliser eux‑mêmes et de modéliser le monde.
Ce mouvement ressemble à une ascension. La complexité croit. L'information s'intègre. Et quelque part sur cette courbe, quelque chose semble apparaitre qu'on appelle, prudemment, en sciences, la conscience.
Mais Strømme ne dit pas que la Matière produit la Conscience. Sa position publiée, dans AiP Advances, en 2025, est plus radicale : Elle dit que la Conscience précède la Matière. Que la Conscience est le champ fondamental dont la matière est une expression. La différenciation croissante ne monte pas vers la Conscience. Elle déploie, dans la densité du physique, ce qui était là depuis le commencement.
Ce que l'on croyait être une montée est peut‑être une révélation progressive. Un moment où un cerveau assez élaboré peut nommer lui‑même la conscience qu'il décrypte.
Le tantrisme shivaite a un mot pour ce mouvement, spanda. La pulsation primordiale. La vibration par laquelle l'absolu se contracte en formes multiples sans jamais cesser d'être l'absolu. Ce n'est pas une métaphore. C'est une autre façon de nommer ce que Strømme observe dans ses nanostructures : un mouvement de l'un vers le multiple qui laisse intact le fond dont il procède.
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Ce qu'une machine ne fera jamais
Federico Faggin n'est pas philosophe. il est ingénieur. L'inventeur du microprocesseur intel 4004, le premier processeur commercialisé, en 1971. Il sait, mieux que quiconque, ce qu'un circuit électronique peut faire ou ne pas faire.
Et c'est précisément pour cela que sa thèse est si difficile à ignorer.
Faggin dit : une machine ne peut pas ressentir. Non par manque de puissance. Non par défaut de complexité. Mais parce que le ressenti, ce que les philosophes appellent un quale, n'est pas un calcul. C'est quelque chose d'irréductible. Le rouge que tu vois en ce moment n'est pas une fréquence d'onde électromagnétique. Ce que cette perception produit sur toi. C'est une expérience. Et cette expérience ne peut pas être copiée, transférée, clonée. Elle est singulière. Elle est toi.
La physique classique ne sait pas quoi faire de cette singularité. Elle préfère l'ignorer, ou la réduire à un épiphénomène, un effet secondaire sans importance réelle. Faggin refuse ce contournement. Dans son modèle, la conscience n'est pas produite par la matière : elle est une propriété fondamentale de l'univers, présente à toutes les échelles, sous des formes de plus en plus autonomes et intégrées.
Ce qui est apparu au sommet apparent de la complexification que décrivait Strømme n'est donc pas un produit. C'est une reconnaissance. Quelque chose qui est là depuis le début, la Conscience, se rencontre elle‑même sous une forme nouvelle : celle d'un être qui sait qu'il ressent.
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Le renversement
C'est là où la métaphore de l'ascension commence à se fissurer.
Si Faggin a raison, la conscience n'est pas au sommet de la pyramide matérielle. Elle en est le sol.
Ce mouvement que nous avons appelé "vecteur ascendant" n'est pas une production, c'est une révélation. La matière ne monte pas vers la conscience : elle se retourne pour reconnaitre ce qu'elle a toujours été.
Ce n'est pas une montée. C'est un changement de perspective.
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La lumière unique
Erwin Schrödinger avait déjà vu cela, en 1944, dans "What is Life ?" et plus explicitement encore dans "Mind and Matter". Ce père de la mécanique quantique, prix Nobel de physique, passait une grande partie de sa fin de carrière non pas à calculer des équations mais à contempler une question : pourquoi y a‑t‑il de la conscience dans l'univers ?
La réponse qu'il a saisi est déconcertante de simplicité : parce qu'il n'y a qu'une seule Conscience.
La multiplicité des êtres conscients, le fait que toi, moi, l'insecte sur ta fenêtre semblions être des entités séparées, est, pour Schrödinger, une illusion d'optique. Il compare la conscience à la lumière et les individus aux facettes d'un cristal : la lumière est unique, mais elle se réfracte en une multitude d'éclats. Aucun éclat n'est la lumière, et chaque éclat l'est entièrement.
La science, disait‑il, ne pourra jamais expliquer comment la Matière produit la Conscience. Parce que la science est elle‑même une construction de la Conscience. Le sujet ne peut pas se retrouver dans les résultats d'une observation dont il s'est volontairement exclu pour la rendre "objective".
Le shivaisme du Cachemire a un autre nom pour cette lumière unique, Bhairava. La terrifiante et splendide réalité. Non pas la figure horrifiante de la dévotion populaire, mais la conscience absolue qui remplit tout, qui traverse tout, qui est tout ce qui existe. Un symbolisme tantrique donne les correspondances mantriques suivantes : 'bha' potentiel créateur, puissance en repos, nature primordiale, germination. Ce qui porte. 'ra' limitation temporelle, vibration rapide, dynamisme, éveil du feu intérieur, chaleur. Ce qui rayonne. 'va' limitation de l’action - pouvoir, point d’équilibre intérieur / extérieur, enveloppement, modulation du souffle, souplesse, adaptabilité, relation. Ce qui pénètre tout.
Et ce que te révèle maintenant le vecteur ascendant à son terme. Non pas un sommet à atteindre. Mais une reconnaissance à opérer. Ce que les traditions cachemirides appellent pratyabhijñā, aller vers la reconnaissance profonde. Non pas la découverte de quelque chose de nouveau, mais par le retournement de l'attention vers ce qui a toujours été là.
Ce n'est pas une montée. C'est un retour.
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Exploration pratique, Le retournement
Prends trois minutes. Assieds‑toi confortablement.
Commence par te laisser rejoindre par une sensation corporelle très concrète…
Quelque chose de brut…
Un point de contact, une chaleur, une tension, un mouvement respiratoire…
Rien à modifier… juste sentir.
Puis, doucement, sans quitter la sensation…
laisse apparaitre la question :
Qu'est‑ce qui, ici, sent ?
Pas une réponse mentale…
plutôt un léger retournement de l'attention…
Comme si la sensation restait au premier plan,
et que, en arrière‑plan, se dévoilait une présence plus vaste…
celle qui accueille la sensation.
Peut‑être que ça ne donne rien de clair…
ou juste une impression diffuse d'espace, de recul, ou de silence…
Reste là…
entre la sensation… et ce qui la reçoit…
Sans choisir.
Ce que tu viens de pratiquer n'est pas une technique de concentration. C'est un changement de perspective, ce que les traditions tantriques cachemiriennes nomment pratyabhijñā, la reconnaissance de ce qui était là depuis le début.
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Pour aller plus loin
Federico Faggin : irreducible (2022, Basic Books), coécrit avec le physicien Giacomo Mauro D'Ariano. Exigeant mais accessible, Faggin a le talent rare de rendre lisible ce qui touche au fondamental.
Erwin Schrödinger : What is Life ? (1944) et Mind and Matter (1958), disponibles ensemble en édition de poche (Cambridge University Press). Mind and Matter en particulier est d'une beauté troublante : un physicien qui se permet enfin de penser à voix haute.
Maria Strømme : « Consciousness as a Fundamental Field », AiP Advances, vol. 15, 2025 (DOi : 10.1063/5.0290984). Technique, mais l'introduction et la conclusion sont accessibles à un lecteur non‑spécialiste.




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