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Ni l’un, ni l’autre, ni les deux

  • Photo du rédacteur: Édaa
    Édaa
  • il y a 22 heures
  • 9 min de lecture

Ce que la logique la plus audacieuse dit de ta conscience

Le tiers qui change tout


La Réalité est une invitation, 4/10

Partie II — Les paradoxes sont des portes



Dans le prochain article, on essaira une clé de lecture : suivre le fil qui va de la matière vers la conscience, le mouvement ascendant par lequel l’univers semble chercher à se connaitre luimême. Strømme, Faggin, Schrödinger. Trois étapes d’une même montée.

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Une conversation de cuisine

A. rentre dans la cuisine avec l’air de quelqu’un qui vient de vivre un chamboulement.

– Hé Chatoune, je peux te parler ?

S. pose son crayon et ferme son sudoku, A. s’assoie à la table.

– Je viens de lire un article. Un chercheur, Donald Hoffman. Il a fait une simulation avec des agents informatiques de deux types : certains fonctionnent en « truth strategy » en essayant de percevoir le monde objectivement, d’autres en « fitness‑only », ils se foutent de la réalité, ils maximisent seulement leurs chances de survie. Les premiers finissent par ne plus fonctionner !

– Ha oui, comme quoi… répond S.

– Il en conclut que le monde physique n’existe pas. C’est une interface. Comme les icônes de l’ordi. Je vois une icône bleue rectangulaire, ça n’a rien à voir avec la forme réelle du fichier binaire dans les circuits. Il dit que la table, la main… le mur : c’est pareil. Des icônes représentant la réalité.


S. hausse les sourcils et répond du tac au tac :

– Ha ouais… et depuis quand il existerait une équation prouvant ça ?

– Toutes les grandes traditions spirituelles disent que le fondement même de l’univers, c’est la Conscience. N’importe qui en méditant un peu peut expérimenter ça. Schrödinger l’a dit avec son histoire de boule à facettes.

– Schrödinger a juste fait une supposition en direct de sa lecture des Upaniṣad.

– La science commence à le prouver. Une Scandinave, je sais plus son nom, dit qu’il faut chercher dans une direction différente : la conscience préexiste à la matière, pas l’inverse.

S. pouffe et s’exclame :

– Mais enfin oui, je voulais te le dire ! J’en ai justement parlé hier soir avec R., il a cherché la publication originale. Elle affirme pas, elle pose seulement une proposition de modèle, une direction de recherche possible pour sortir de l’impasse. Méfie-toi des infos putaclic.

A. se tortille sur sa chaise. Il saisit son téléphone tout en ricanant de sa propre bêtise.

– Ha ouais, c’est pas faux. Je le dis tout le temps aux élèves… attends, je cherche des avis sur Hoffman… ah ben ouais, effectivement il y a pas mal de critiques sur les modalités de la simulation…


Deux personnes en débat autour d'une table de cuisine, un troisième personnage en arrière-plan — illustration du tiers inclus de Lupasco

S. lève les yeux. Elle n’a pas l’air convaincue. Ou plutôt : elle est convaincue d’autre chose.

– Tu vois bien, c’est biaisé ton truc. La semaine dernière, on a travaillé sur les recherches d’Aharonov. Ben il dit justement le contraire. La réalité, c’est très concret. Tellement bien qu’elle existe autant dans le passé que dans le futur. Le présent est déterminé autant par le passé que par le futur. Et ça, c’est mathématiquement formalisable. Il dit que le présent est juste… plus épais qu’on peut le croire.

Un silence s’installe…

– Ok, donc, tu épaissis la réalité, dit A.

– Et toi tu la dissous…

Nouveau silence. Légèrement hostile.


W., qui n’a rien dit depuis le début et mangeait une pomme, repose sa pomme et son couteau.

– La lumière est une onde. La lumière est un corpuscule. Ça fait deux siècles qu’on le dit. Cinq générations et c’est encore pas assimilé. Et y a plus de cent ans que les physiciens ne se disputent plus là-dessus. Vous pensez avoir trouvé quelque chose de plus contradictoire que ça ? Vous décrivez le même éléphant mais vous voyez simplement pas les mêmes morceaux de porcelaine.

A. et S. se regardent. Ils se sourient, se recentrent. A. reprend :

– Ouais, évidemment. Comme tout, il n’y a pas une réalité vraie ou fausse.

– On parle simplement en se plaçant à un niveau trop bas de perception, répond W., celui où dissoudre et épaissir sont des contraires.

– On monte d’un cran, dit S., et les deux gestes décrivent la même chose. Rien à ajouter, rien à enlever.

– Il y a d’ailleurs un nom pour ce cran-là, conclut W. Lupasco l’a proposé et Nicolescu l’a validé. Le tiers inclus.

La conversation s’arrête là, non parce qu’ils ont épuisé le sujet, mais parce que c’est là que la physique, honnêtement, s’arrête aussi.

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Stéphane Lupasco, ou le logicien que personne ne voulait lire

Il y a des penseurs qui arrivent trop tôt. Stéphane Lupasco était de ceux-là.

Né en Roumanie en 1900, mort à Paris en 1988, ce philosophe a consacré sa vie à une idée simple en apparence et vertigineuse en pratique : la logique classique, celle qui dit qu’une chose est vraie ou fausse, jamais les deux, ne suffit pas à décrire la réalité. Elle en rate l’essentiel.


La logique d’Aristote repose sur trois axiomes.

Le principe d’identité : A est A.

Le principe de non‑contradiction : A ne peut pas être non‑A en même temps.

Le principe du tiers exclu : entre A et non‑A, il n’y a pas de troisième possibilité.


Lupasco conteste le troisième axiome. Non pas pour le plaisir de contester, mais parce que la physique de son époque l’y oblige. Les particules quantiques ne sont ni ondes ni corpuscules au sens exclusif. Elles sont les deux selon la question qu’on leur pose. La logique classique rend cette réalité littéralement impensable. Il lui faut donc un autre outil.

Pour résumer sa pensée :


Entre deux contradictoires actualisés, il existe toujours un état T, ni pleinement l’un, ni pleinement l’autre, où la contradiction se tient en puissance sans se résoudre.


Cet état T, pour "tiers inclus", n’est pas un compromis. Ce n’est pas la moyenne entre deux extrêmes, ni une synthèse dialectique. C’est un niveau de réalité différent, depuis lequel les deux contraires coexistent sans s’annuler.

La lumière n’est ni onde ni corpuscule quand on la laisse tranquille. Elle est dans un état T.

La conscience n’est ni totalement libre ni totalement déterminée. Elle habite un état T.

Lupasco a publié cette thèse en 1947. Elle a été ignorée pendant des décennies, trop étrange pour la philosophie académique, trop abstraite pour les physiciens. Ce n’est pas rare. Les idées qui changent vraiment quelque chose ont souvent l’air saugrenues au moment où elles apparaissent.

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Femme debout entre lumière chaude et lumière froide — métaphore du tiers inclus, ni l'un ni l'autre, niveau de réalité supérieur

Basarab Nicolescu et la structure feuilletée du réel

C’est Basarab Nicolescu, physicien roumain lui aussi, qui a donné à l’intuition de Lupasco une architecture utilisable. Dans son "Manifeste de la transdisciplinarité" (1996), il formalise ce que Lupasco avait entrevu : la réalité n’est pas plate. Elle est feuilletée.


Nicolescu propose trois postulats.

Premièrement : il existe plusieurs niveaux de réalité, chacun gouverné par ses propres lois. Ce qui est vrai au niveau de la physique classique peut ne plus l’être au niveau quantique. Ce qui semble contradictoire à un niveau cesse de l’être quand on monte d’un cran.


Deuxièmement : le tiers inclus de Lupasco opère précisément dans ce passage d’un niveau à l’autre. L’état T n’est pas intermédiaire entre A et non‑A : il les contient tous les deux depuis une position plus haute.


Troisièmement : la connaissance ne se loge pas dans une seule discipline, elle vit "entre, à travers et au‑delà" d’elles. Ce que la physique manque, la philosophie peut le toucher. Ce que la philosophie ne peut pas formuler, la pratique contemplative peut l’expérimenter. La vérité se trouve dans l’espace entre les disciplines. Et ce mot, "entre", n’est pas une métaphore. C’est un lieu réel.

Ce cadre n’est pas de la métaphysique ornementale.

Il a une conséquence directe pour ce projet science et conscience La réalité est une invitation.

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Relire les six chercheurs avec d’autres lunettes

Reprenons nos six physiciens et cogniticiens. Dans les articles précédents, certaines tensions entre eux ont pu sembler des désaccords. Lupasco et Nicolescu suggèrent qu’il faut peut‑être changer de niveau avant de trancher.


Hoffman dit que la réalité physique n’est qu’une interface de survie.

Aharonov dit que la réalité est très concrète, tellement concrète qu’elle existe dans deux directions temporelles à la fois.

Contradiction ou complémentarité ?

Au niveau où se posent ces deux affirmations, elles semblent incompatibles.

Monte d’un cran : peut‑être que l’interface de Hoffman est précisément ce que le formalisme d’Aharonov décrit par‑dessous. La surface vécue d’un côté, la structure profonde de l’autre.


Faggin affirme que la conscience précède la matière, qu’elle est irréductible, que les qualia, ’expérience subjective du rouge, du douloureux, du doux, ne peuvent jamais être capturés par un algorithme.

Strømme propose, elle, un modèle où la Conscience universelle précède l’espace‑temps et se différencie en consciences individuelles par brisure de symétrie quantique.

Ils ne se contredisent pas. Faggin décrit l’irréductibilité de l’expérience vécue, Strømme propose un mécanisme cosmologique pour la différenciation.

L’un tient le pourquoi, l’autre propose un comment.


Schrödinger pense que la Conscience est une et indivisible, l’impression d’être un individu séparé est une illusion.

Guillemant pense que la conscience individuelle peut agir, naviguer, influer sur le futur par l’intention.

Encore une fois : contradiction ou complémentarité ?

Si la Conscience est une au niveau fondamental et multiple au niveau de l’expérience vécue, les deux ont raison depuis leur niveau respectif.


Ce n’est pas que la physique soit incohérente. C’est qu’elle parle depuis plusieurs étages à la fois, et qu’on l’écoute depuis un seul.


La structure feuilletée de Nicolescu offre ici quelque chose de précieux : elle nous évite d’avoir à choisir.

Non par paresse intellectuelle, mais parce que le choix forcé est lui-même le symptôme d’un niveau de lecture insuffisant.

Quand A et non‑A semblent s’exclure, la première question n’est pas "qui a raison ?" mais "depuis quel niveau sont-ils tous les deux vrais ?"

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Ni identité, ni différence

Il y a une dimension supplémentaire dans tout ça, que Lupasco effleure et que les traditions contemplatives ont exploré bien plus loin.

L’identité est une illusion, es choses ne sont pas simplement égales à elles-mêmes, elles changent, elles sont traversées par leur contraire, elles contiennent leur négation.

La différence est également une illusion. Poussée jusqu’au bout, la distinction entre deux choses présuppose un fond commun depuis lequel elles se distinguent.


Autrement dit : ce n’est pas qu’identité et différence soient toutes deux vraies. C’est qu’elles sont toutes deux secondes. Ce qu’elles désignent, l’être des choses, le tissu du réel, précède les deux.

Le tiers inclus de Lupasco pointe vers là, même s’il ne l’y nomme pas.

Faut être honnête : c'est ici que la physique s’arrête. Elle peut formaliser le tiers inclus, décrire les niveaux de réalité, cartographier les relations entre les contraires. Mais ce qu’est le fond depuis lequel identité et différence émergent toutes deux, ça, elle ne peut que le pointer du doigt.

Les traditions contemplatives en ont fait leur objet central depuis des millénaires. Nous y reviendrons.

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Exploration pratique, Monter d’un niveau

Prends une situation qui te pèse. Quelque chose qui ressemble à un dilemme, deux options qui semblent s’exclure, deux affirmations qui semblent se contredire, deux personnes qui ont toutes les deux l’air d’avoir raison.

Pose les deux côtés devant toi, mentalement, ou si tu veux sur un papier. Ne cherche pas encore à les réconcilier.


Maintenant, fais un pas de côté. Au lieu de regarder les deux options, remarque l’espace dans lequel elles apparaissent toutes les deux. Comme un petit retour sur le "quoi, qui, où"

Qui est en train de les percevoir ?

Qu’est-ce qui voit à la fois le A et le non‑A sans être ni l’un ni l’autre ?

Ce regard‑là n’est pas au même niveau que le dilemme.

Il est ce que Nicolescu appellerait un niveau au-dessus.

Et depuis là, les choses ne se résolvent pas toujours… mais elles commencent à s’éclairer différemment.

Reste là quelques minutes.

Sans chercher à décider.

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Pour aller plus loin

La logique du tiers inclus — Lupasco et Nicolescu

La logique classique est "bivalente" : toute proposition est soit vraie, soit fausse. Aristote a formalisé ce cadre au IVᵉ siècle avant notre ère, et il a dominé la pensée occidentale sans interruption.

Stéphane Lupasco (Logique et contradiction, 1947 ; Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie, 1951) propose une logique « trivalente » : toute proposition peut être actualisée (vraie), potentialisée (fausse), ou dans un état T (ni l’un ni l’autre). Cet état T n’est pas intermédiaire : il appartient à un niveau de réalité différent.

Basarab Nicolescu (Manifeste de la transdisciplinarité, 1996 ; Nous, la particule et le monde, 1985) opérationnalise l’intuition de Lupasco en trois axiomes : existence de niveaux de réalité, logique du tiers inclus, et complexité. Ce cadre fonde la transdisciplinarité comme méthode de connaissance traversant les frontières disciplinaires.

Note : le tiers inclus de Lupasco se distingue des logiques floues (Zadeh, 1965) qui restent sur un plan unique en assignant des degrés de vérité entre 0 et 1. Chez Lupasco, le changement est ontologique, pas seulement graduel.

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Références

Lupasco, S. (1947). Logique et contradiction. Paris : PUF.

Lupasco, S. (1951). Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Paris : Hermann.

Nicolescu, B. (1985). Nous, la particule et le monde. Paris : Le Mail.

Nicolescu, B. (1996). La transdisciplinarité — Manifeste. Monaco : Éditions du Rocher.

Aharonov, Y. & Vaidman, L. (1990). Properties of a quantum system during the time interval between two measurements. Physical Review A, 41(1), 11–20.

Hoffman, D. (2019). The Case Against Reality. New York : W. W. Norton.

Faggin, F. (2021). Silicio. Milan : Mondadori (trad. fr. Silicium, 2023).

Strømme, M. (2025). Universal consciousness as foundational field. AIP Advances, 15(11), 115319. https://doi.org/10.1063/5.0290984

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