top of page

Quand Dieu a un caillou dans la chaussure

  • Photo du rédacteur: Édaa
    Édaa
  • il y a 6 jours
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

"Un Être tout‑puissant peut‑il créer une pierre si lourde qu'il ne puisse la soulever ?"
Voilà une question qui, en apparence, ressemble à une blague de comptoir philosophique. Du genre de celles qu'on sort après le deuxième verre pour se donner un air de profondeur. Sauf que non. Celle‑là, elle tourne en boucle dans la tête des plus grands esprits de l'Occident depuis plus de mille ans. Et elle ne rigole pas.
En quelques mots à peine, elle met en tension l'idée même d'omnipotence. Et elle révèle quelque chose de fascinant : nos catégories de pensée se cognent à elles‑mêmes dès qu'on les pousse trop loin. Comme toi, parfois, quand tu veux tout maitriser — et que tu réalises que cette volonté de maitrise est précisément ce qui t'échappe.

Alors non, l'École Des Arts de l'Amour n'a pas brusquement viré à la philosophie. Accroche-toi et attends la fin du deuxième article.

La mécanique du piège

Le truc malin avec ce paradoxe, c'est sa simplicité brutale.

Si l'Être tout‑puissant peut créer une telle pierre, alors il existe quelque chose qu'il ne peut pas faire : la soulever.

S'il ne peut pas la créer… alors il existe aussi quelque chose qu'il ne peut pas faire : créer cette pierre.


Dans les deux cas, l'omnipotence s'autodétruit.

Ce qui est vertigineux, c'est que l'obstacle ne vient pas de dehors.

Pas d'ennemi cosmique, pas de force adverse. La toute‑puissance se fracasse sur elle‑même. Comme ces personnes qui se battent contre leur propre rigidité. Ce n'est pas la vie qui leur résiste, c'est leur propre cuirasse.


le rocher que dieu peut soulever


Une histoire vieille comme les barbes des philosophes

Les présocratiques grecs flairent déjà l'embrouille, mais c'est au Moyen Âge que ça devient sérieux.

Au XIe siècle, Pierre Damien pose sa version : "Dieu peut‑il faire que ce qui a été n'ait pas été ?" Une façon élégante de torturer le temps.


Un siècle plus tard, le philosophe andalou Averroès reformule : Dieu peut‑il créer un autre dieu aussi puissant que lui‑même ? La pierre n'est qu'une variation d'un vertige plus fondamental.


C'est la scolastique médiévale, avec Thomas d'Aquin, Duns Scot, Guillaume d'Ockham, qui affine le couteau. Chacun apporte sa pierre à l'édifice (Oui, on a dit ça.)


Au XXe siècle, la philosophie analytique anglo‑saxonne s'en empare. En 1963, George Mavrodes en donne la version moderne dans un article au titre sobre et prometteur "Some Puzzles Concerning Omnipotence". L'année suivante, Harry Frankfurt lui répond et le débat repart de plus belle, comme une bonne dispute de couple qui n'en finit pas d'être féconde.


Comment faire quand on se sent piégé ?

La plupart des solutions proposées au court des siècles ne dépassent pas la logique limité à la simple compréhension humaine triviale. Et pendant ce temps l'alarme biais cognitif reste au rouge.


Dire ce que Dieu n'est pas

Denys l'Aréopagite (premier siècle), Maïmonide (1138–1204 et les mystiques de toutes traditions proposent une autre approche, la voie apophatique : l'omnipotence divine transcende nos catégories conceptuelles. On ne peut en parler qu'en termes négatifs, dire ce que Dieu n'est pas, plutôt que ce qu'il est.

Dieu n'est ni limité, ni non‑limité, au sens où nous l'entendons. Le paradoxe montre simplement l'insuffisance radicale du langage humain face au divin.

Cette position a la modestie de reconnaitre nos limites. Mais si on ne peut rien dire de positif sur Dieu, comment maintenir un discours théologique cohérent ?


L'impossible n'est pas une option

Thomas d'Aquin (1225–1274), suivi bien plus tard par C. S. Lewis (1898–1963), propose la sortie de la version logique  :

L'omnipotence, c'est pouvoir faire tout ce qui est logiquement possible, pas pouvoir faire l'absurde.

L'argument : "une pierre qu'un être omnipotent ne peut soulever" ne décrit pas une chose, ça décrit un non‑sens déguisé en description. Comme un "cercle carré". Ce n'est pas que Dieu ne peut pas, c'est qu'il n'y a rien à faire là.

Élégant certes. Mais simpliste. Et la critique facile surgit aussitôt : qui décide des lois de la logique ?

Et si Dieu lui‑même les avait posées, pourrait‑il les changer ?


Au‑delà de la logique

Guillaume d'Ockham (1285–1347), et Descartes (1596–1650) après lui, prennent aussi le tournant radical de la logique, mais en un peu plus radical :

Dieu crée les vérités logiques elles‑mêmes. Il aurait pu décider que 2 + 2 = 5. Il pourrait donc créer la pierre et la soulever simultanément, rendant vraies deux propositions contradictoires.

Respect absolu de la transcendance divine. Mais… totalement absurde. Si la logique peut être fausse, tout discours cohérent s'effondre. Y compris ce qu'on vient de dire sur Dieu. On perd le sol sous les pieds. Vertige total.

C'est comme vouloir se libérer de tous les conditionnements d'un coup — sans chemin, sans corps, sans ancrage…mmmh… certains appelle ça la dissociation.


Houps, ma langue a fourché

Dans la lignée de Wittgenstein (1889–1951), certains philosophes affirment que le paradoxe est un pseudo‑problème, une confusion dans l'usage du langage, pas une vraie question sur la réalité.

Les mots "omnipotence", "pierre", "soulever" fonctionnent très bien dans leurs contextes ordinaires. Mais les combiner de cette façon‑là, c'est les sortir de leurs jeux de langage légitimes. Le paradoxe ne dirait rien sur la réalité, seulement sur une confusion linguistique.

Séduisant. Mais c'est esquiver le problème, une fuite. Cette dissolution ne jette‑t‑elle pas le bébé métaphysique avec l'eau du bain linguistique ?


Le rocher que dieu ne peut pas soulver

Bon, restons pragmatique

Peter Geach (1916–2013) et Anthony Kenny (1931– ) suggèrent d'abandonner l'omnipotence absolue pour une toute‑puissance relative :

Dieu a tout pouvoir sur ce qui existe, mais pas sur les impossibilités logiques.

Le problème vient d'une définition maximaliste naïve, disent‑ils. Dieu n'a pas besoin de pouvoir réaliser des absurdités pour être maximalement puissant dans tout ce qui compte vraiment.

"Dieu est très fort, mais pas trop." pas très transcendant, comme portrait. Et on reste dsn des limitations calqués sur l'humain.


Seulement ce qui est possibles

Alvin Plantinga (1932– ) et la logique modale offrent une reformulation technique : Dieu peut actualiser n'importe quel monde logiquement possible, mais "un monde où existe une pierre qu'un être omnipotent ne peut soulever" n'est tout simplement pas un monde possible.

Omnipotence = pour tout monde possible W, Dieu peut actualiser W. Le paradoxe décrirait un non‑monde. Et un non‑monde ne limite pas le pouvoir réel.

Mais on tourne en rond : qui définit ce qui est "possible" ?


Si je veux quand je veux

Richard Swinburne (1934– ) propose une voie médiane, celle de la pause temporelle :

L'omnipotence peut s'auto‑limiter temporairement, sans contradiction.

À l'instant T1, Dieu peut créer la pierre. À T2, l'ayant créée, il ne peut la soulever. À T3, il retrouve sa pleine capacité. L'omnipotence devient la capacité, à tout moment, de faire tout ce qui est alors possible.

Ingénieux. Mais est‑ce encore de l'omnipotence si elle peut se suspendre ?

Quoi ou qui garantit le retour à T3 ? ou comment ?

Surtout pourquoi l'omnipotence devrait se limiter dans le temps pour faire ce qui lui chante ?


Ce que ce casse‑tête révèle vraiment

Au‑delà des réponses techniques, ce paradoxe nous invite à poser une question plus intime :

peut‑on penser l'infini, l'absolu, le tout‑puissant avec des catégories finies ?

Et si l'omnipotence n'était pas, finalement, le concept le plus pertinent pour penser le divin ou l'ultime réalité ? Certaines traditions spirituelles préfèrent d'autres attributs, la compassion infinie, la conscience absolue, ou même le vide créateur. Pas un stock de superpouvoirs, mais une présence.


Bien que là encore, et quels que soient les attributs, On peut proposer le même type de paradoxe. Une compassion infinie ? on se confronte au problème du mal qui hante la théologie depuis des millénaires.

La conscience absolue ? alors pourquoi n'es-tu pas toi-même simplement Dieu se regardant dans un miroir ? Certains répondront que l'individualité est une illusion. Très naïf je trouve…

D'autres disent une altérité réelle entre Créateur et créature, sans quoi l'amour n'a plus de sens car on se nourrit de la rencontre avec l'autre. Mais l'omniprésence détruit la possibilité de relation. Alors est‑ce encore une présence ?


Mais heureusement, il existe des chemins bien plus audacieux, qui acceptent la contradiction elle‑même comme porte d'entrée. C'est ce qu'on explore dans le prochain article, lis la suite.
Ça va piquer… agréablement.

Commentaires


bottom of page