Neurosciences de l’éveil (4/5). Un paradoxe moderne
- Édaa

- 10 janv.
- 4 min de lecture
Les neurosciences ont identifié le réseau neuronal par défaut comme "la base neurologique du soi". Paradoxalement, les pratiques visant l'éveil spirituel semblent fonctionner en réduisant son activité. Cette contradiction apparente soulève une question cruciale : certaines pratiques de "développement personnel" ne renforcent‑elles pas paradoxalement les patterns cérébraux qu'elles prétendent apaiser ?
Le RND : quartier général de l'ego narratif
Le réseau neuronal par défaut s'active principalement lors de pensées centrées sur soi, de ruminations mentales, de souvenirs autobiographiques, de planification du futur, de vagabondage de l'esprit
C'est ce bavardage intérieur constant, cette voix qui commente, juge, compare, se raconte des histoires. Les neurosciences le considèrent comme potentiellement la base neurologique du "soi".
Le paradoxe des pratiques de bienêtre
Voici où émerge la tension : le discours contemporain du bienêtre insiste massivement sur "Prendre soin de soi", "Se mettre en priorité", "S'écouter soi‑même", "Satisfaire ses propres besoins"…
Or, si le RND est lié aux pensées centrées sur soi, et si les recherches montrent que sa réduction corrèle avec des états de bienêtre accru, n'y a‑t‑il pas contradiction ?

Deux façons d'être soi
La clé réside dans une distinction fondamentale entre deux formes radicalement différentes de "centration sur soi" :
Le soi narratif. La conscience de soi compulsive au RND hyperactif
• Rumination anxieuse
• Comparaison sociale constante
• Planification obsessionnelle
• Ressassement du passé
• Construction d'histoires sur soi‑même
• Identification aux pensées et émotions
Cette forme est liée à l'hyperactivité du RND et corrèle avec anxiété, dépression et malêtre.
Le soi minimal. La conscience de soi contemplative
• Observation non‑réactive de ses pensées
• Attention bienveillante à son expérience
• Présence à ses sensations corporelles
• Témoin silencieux de ses états intérieurs
• Désidentification d'avec le bavardage mental
Cette forme réduit l'activité du RND tout en cultivant une vraie connaissance de soi.
Les pratiques qui renforcent le soi narratif
C'est le piège de nombres d'approches contemporaines du développement personnel et de certaines pratiques modernes de psychothérapies pouvant renforcer l'ego narratif.
Psychothérapies narratives. Construire et reconstruire son histoire personnelle peut alimenter l'identification à l'ego narratif plutôt que d'en sortir.
Journaling compulsif. L'écriture introspective peut devenir rumination déguisée si elle nourrit l'auto‑analyse obsessionnelle.
Affirmations centrées sur l'ego. "Je suis puissant, je mérite le succès" renforce potentiellement le sens du moi séparé.
Narcissisme spirituel. "Je suis éveillé, je suis guéri, je suis transformé" ‑ l'ego récupère la pratique.
Les pratiques qui renforcent le soi minimal
À l'inverse, certaines approches cultivent la connaissance de soi tout en réduisant l'activité du RND :
Méditation de type samatha et vipassanā consistant à observer les pensées sans s'identifier à elles. Présence non‑réactive au moment présent.
ACT, Acceptance and Commitment Therapy. défusion cognitive ‑ voir les pensées comme des événements mentaux passagers, non comme des vérités sur soi.
Pratiques somatiques. Revenir aux sensations corporelles court‑circuite le bavardage mental.
Traditions contemplatives authentiques. Bouddhisme, taoïsme, advaita vedanta. Toutes visent à voir à travers l'illusion du moi séparé.
Questions ouvertes pour la recherche
Cette tension conceptuelle soulève des interrogations légitimes qui mériteraient investigation :
– Quelles thérapies renforcent l'ego narratif ? Des études comparatives entre différentes approches thérapeutiques et leurs effets sur le RND seraient précieuses.
– Distinction entre ego sain et dysfonctionnel. Y a‑t‑il des patterns d'activation différents du RND pour un sens de soi fonctionnel versus rumination pathologique ?
– Efficacité comparée des pratiques. Quelles techniques réduisent effectivement l'hyperactivité du RND à long terme ?
– Le piège du bienêtre commercial. Le marché du développement personnel promeut‑il des pratiques qui paradoxalement alimentent le problème qu'elles prétendent résoudre ?
Vers une approche nuancée
La solution n'est pas de rejeter toute forme de soin de soi, mais de cultiver le discernement.
Prendre soin de soi sans renforcer l'ego narratif, c'est répondre à ses besoins réels repos, nourriture, mouvement, connexion sans nourrir constamment l'histoire qu'on se raconte sur soi‑même.
Auto‑compassion plutôt qu'auto‑analyse, c'est développer une bienveillance envers soi qui ne passe pas par le filtre constant de l'évaluation et du jugement.
Présence plutôt que récit, c'est privilégier l'expérience directe du moment présent plutôt que la narration mentale de cette expérience.
Le protocole en 4 étapes du "quoi qui où" dont tu peux avoir un aperçu dans l'article "Es‑tu qui tu crois ?" permet de systématiser ce processus.
Conclusion : Au‑delà de la contradiction
Le paradoxe se résout quand on comprend que la vraie connaissance de soi n'est pas une activité du RND, mais bien sa transcendance.
C'est voir le bavardage mental pour ce qu'il est ‑ des patterns neuronaux automatiques ‑ sans s'y identifier.
Les traditions contemplatives l'ont toujours su : "Connais‑toi toi‑même" ne signifie pas construire une meilleure histoire sur qui tu es, mais voir à travers l'illusion même du moi séparé.
Dans un monde saturé d'injonctions à "travailler sur soi", peut‑être devrions‑nous nous demander : travaillons‑nous vraiment sur nous‑mêmes, ou ne faisons‑nous que nourrir notre ego narratif d'une nourriture plus raffinée ?
La vraie transformation pourrait bien commencer non par plus de centration sur soi, mais par une qualité différente d'attention, celle qui observe sans s'accrocher, qui connait sans construire, qui est présente sans narrer.





Une autre question persiste… Quand le 5e article sortira t’il ?! Et que va t’il contenir ?! : D