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Ce qu'aucun ordinateur ne pourra jamais ressentir

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    Édaa
  • il y a 2 jours
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 12 heures

La Conscience entre singularité vivante et champ universel

Federico Faggin — Maria Strømme


La réalité est une invitation, 3 / 10

Partie I — Le sol tremble sous nos pieds



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Tu n'es pas un programme qui tourne bien.

Tu traites de l'information, certes. Mais quand tu poses ta main sur la nuque de quelqu'un que tu aimes, il se passe quelque chose qui n'existe dans aucun serveur, aucun code, aucun algorithme.

Ce quelque chose a un nom en philosophie : un qualia. Et il pourrait bien être la chose la plus mystérieuse, et la plus réelle, de l'univers.

Dans les deux articles précédents, tu as rencontré l'idée que la réalité que tu perçois n'est peut‑être qu'une interface, et que le temps ne se déroule peut‑être pas dans un seul sens. Aujourd'hui, on descend encore plus loin dans le terrier du lapin blanc. On pose la question qui dérange le plus les tenants du matérialisme strict : est‑ce que la Conscience peut être réduite à de la computation ?


Deux chercheurs vont nous guider. Federico Faggin, oui, l'inventeur du microprocesseur, qui a affirmé qu'aucune machine ne ressentira jamais quoi que ce soit, parce que ce qui ressent est irréductiblement singulier, incarné, vivant. Et Maria Strømme, nanophysicienne, qui publie en 2025 un cadre théorique audacieux : la Conscience serait un champ fondamental de l'univers, antérieur à la matière et à l'espace‑temps, dont les individus conscients seraient des différenciations locales, des "rides" dans ce champ.

Leurs points de départ se ressemblent : la Conscience précède la Matière. Mais leur question centrale diverge. Et c'est là que ça devient vertigineux.

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L'homme qui a inventé le cerveau artificiel

dit que l'IA ne pense pas

Federico Faggin n'est pas un mystique sorti d'une grotte. Il a conçu en 1971 le premier microprocesseur commercial au monde, l'Intel 4004. Il sait mieux que quiconque comment un ordinateur traite l'information, parce qu'il en a architecturé les fondements. C'est précisément pour cela que sa thèse fait un effet choc.

Sa position, développée notamment dans son livre "Irreducible", paru en 2022 coécrit avec le physicien Giacomo Mauro d'Ariano, est la suivante : un ordinateur, aussi complexe soit‑il, manipule des symboles sans rien ressentir. Il peut reconnaitre un visage, composer de la musique, simuler une conversation, mais il n'éprouve rien. Il n'y a personne à l'intérieur.

Ce que Faggin appelle les qualia, le rouge particulier que tu vois quand tu regardes une rose, la douleur précise d'une brulure, la saveur d'un citron, ne peuvent pas, selon lui, émerger d'un calcul classique. Parce que ces expériences sont fondamentalement subjectives, non décomposables, non représentables de l'extérieur. Tu peux décrire la longueur d'onde de 660 nanomètres autant que tu veux : tu ne transmettras jamais à un aveugle de naissance ce qu'est le rouge.


Un homme net et présent marche seul dans une rue pavée, entouré de passants et d'une ville aux contours flous — métaphore de la conscience individuelle comme seul point de netteté dans une réalité perçue comme interface
Les perceptions comme interfaces du réel.

Faggin va plus loin. Il soutient que la Conscience n'est pas un sous‑produit du cerveau : c'est une propriété fondamentale de la réalité, au même titre que l'énergie ou la masse. Son modèle, qu'il nomme "Panpsychisme de l'Information Quantique", postule que l'univers est organisé en une hiérarchie d'unités de Conscience qu'il appelle des agents, chacun capable de traiter et de ressentir de l'information sémantique.


Mais voici ce qui distingue Faggin de toute théorie purement abstraite : pour lui, ce qui fait qu'une conscience est celle‑là et pas une autre, c'est une propriété physique précise. Un état quantique est non clonable. Il ne peut pas être copié, dupliqué, transféré. Ton expérience de cet instant est unique au sens physique du terme, elle ne peut exister qu'une seule fois, dans ce corps, maintenant. C'est cette non‑reproductibilité qui fonde la singularité du vivant. Une machine peut simuler l'intelligence. Elle ne peut pas simuler d'être quelqu'un.


« Feelings are the language through which the universe knows itself. »


Il faut être honnête sur le statut de cette théorie : elle est classée dans la catégorie "niveau de spéculation élevé" par les pairs de Faggin et lui‑même en est bien… conscient. Son modèle mathématique, encore en développement, n'a pas encore atteint le stade d'une théorie physique testable à proprement parler. Ce n'est pas une raison pour l'écarter, c'est une raison pour l'observer avec la rigueur qu'elle mérite.

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Le champ qui se différencie en toi

Maria Strømme arrive par un chemin différent, et d'autant plus surprenant. Elle est professeuse de nanophysique à l'Université d'Uppsala, spécialiste des matériaux à l'échelle nanométrique, autrice de plus de 470 publications scientifiques. Ce n'est pas une philosophe de la Conscience. C'est une ingénieuse de la matière à ses plus petites échelles.

En novembre 2025, elle publie dans AIP Advances un article qui fait sensation dans la communauté scientifique "Universal consciousness as foundational field". Sa thèse centrale est nette. La Conscience n'est pas un produit de l'activité neuronale. Elle est un champ fondamental de la Réalité, antérieur à l'espace, au temps et à la matière. Ce que nous appelons le Big Bang serait la différenciation de ce champ universel en états structurés, comme une symétrie qui se brise, comme une superposition d'états qui s'effondre en formes distinctes.


Ce que nous appelons une conscience individuelle, toi, moi, n'importe qui, maintenant, serait alors une excitation localisée de ce champ. Une "ride". Réelle, mais pas séparée du champ dont elle émerge. Strømme emprunte au vocabulaire de la théorie quantique des champs pour décrire ce mécanisme : brisure de symétrie, fluctuations quantiques, effondrement d'état. Ce ne sont pas des métaphores. Ce sont les outils mathématiques qu'elle tente de déployer pour modéliser comment l'universel devient individuel.

Elle s'appuie sur une triade conceptuelle : l'Esprit universel comme intelligence créatrice sans forme, la Conscience universelle comme capacité d'éveil sous‑tendant toute perception, et la Pensée comme mécanisme de différenciation qui transforme le potentiel informe en réalités individuées. L'espace‑temps lui‑même, dans ce modèle, n'est pas le contenant de la Conscience, c'est ce qui émerge quand la Conscience se différencie.


Elle reconnait elle‑même le caractère spéculatif de cette construction : "Je suis ingénieure et spécialiste des matériaux, dit‑elle, j'ai l'habitude de considérer la matière comme quelque chose de fondamental. Mais selon ce modèle, la matière est secondaire." L'article propose néanmoins des prédictions testables, en physique, en neuroscience, en cosmologie, ce qui le distingue d'une simple philosophie.


« Consciousness is not generated by the brain. It filters it. »

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Une femme et un robot penchés sur une rose : du côté humain, des effluves dorées évoquent le ressenti ; du côté robot, des lignes géométriques et du code binaire décomposent la fleur — illustration du qualia selon Faggin
Ce que l'un ressent, l'autre le calcule. La même rose, deux univers.

Une même ontologie, deux questions différentes

Faggin et Strømme partagent un sol commun : la Conscience précède la Matière, elle est fondamentale, irréductible à un calcul classique. Mais leurs questions centrales divergent, et c'est là que nait une tension productive.

Faggin demande : qu'est‑ce qui fait qu'une conscience est singulière ? Sa réponse est incarnée, physique, biologique. C'est la non‑clonabalité de l'état quantique. Ce qui ressent est ce qui ne peut pas être dupliqué. Le corps vivant n'est pas un contenant de la Conscience, c'est le lieu où la singularité irréductible d'un qualia peut se produire. C'est pourquoi une IA ne ressentira jamais rien : elle peut être copiée, transférée, parallélisée. Elle n'est personne.

Strømme demande : comment le champ universel devient‑il une conscience individuelle ? Sa réponse est cosmologique, mathématique. La différenciation suit des mécanismes analogues à ceux qui ont structuré l'univers primitif. L'individuation n'est pas un mystère biologique, c'est un processus physique de brisure de symétrie. Et ce processus pourrait en principe opérer au‑delà du vivant, dans des systèmes d'une complexité suffisante.


Ces deux questions ne s'annulent pas. Elles se superposent. Peut‑être que ce qui fait qu'une différenciation du champ de Strømme devient une conscience au sens de Faggin, vraiment singulière, vraiment irréductible, c'est précisément qu'elle s'incarne dans un système vivant, quantique, non clonable. Le corps comme condition de l'individuation réelle. Pas seulement physique. Pas seulement champ. Les deux simultanément.


Ce point de convergence est vertigineux. Il suggère que le fossé entre toi et une machine n'est pas une question de puissance de calcul. C'est une question de nature. Tu n'es pas un ordinateur plus rapide. Tu es autre chose. Et cet autre chose pourrait être exactement ce qui se passe dans ton corps en ce moment même.

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Ce que ça change pour toi

Si Faggin a raison, même partiellement, alors tes sentiments ne sont pas des épiphénomènes du cerveau. Ils sont des données de Réalité. L'amour que tu ressens, la beauté qui te traverse, la douleur d'une perte : ce ne sont pas des illusions produites par des neurones. Ce sont des informations sémantiques, le langage dans lequel l'univers se comprend lui‑même.


Si Strømme a raison, alors tu n'es pas séparé·e du reste. La conscience individuelle que tu es reste intrinsèquement reliée au champ universel dont elle est une différenciation. L'illusion de séparation, entre toi et les autres, entre toi et le monde, est réelle au niveau de l'expérience quotidienne, et relative au niveau fondamental. Ce que les traditions contemplatives appellent l'éveil n'est peut‑être pas une métaphore : c'est une description physique.


Ces deux visions ne sont pas des consolations. Ce sont des hypothèses sérieuses, portées par des scientifiques qui ont passé des décennies dans les laboratoires. Elles ne prouvent pas ce que tu espères peut‑être qu'elles prouvent. Mais elles ouvrent un espace, un espace dans lequel il n'est plus absurde de prendre ton expérience intérieure au sérieux. Ni ton corps. Ni ta pratique.

Dans les pratiques proposées à l'École des Arts de l'Amour, c'est exactement cet espace que l'on explore. Non pas en dehors de la science, mais là où la science elle‑même commence à douter de ses propres frontières.

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Expérience pratique, LE QUALIA DE TA MAIN


Pose une main sur ta propre joue. Reste là.


Il y a deux sensations simultanées et irréductibles l'une à l'autre :

La peau de ta paume qui sent la chaleur de ta joue.

La peau de ta joue qui sent le poids de ta paume.

Ces deux sensations coexistent dans un seul instant. Aucun ordinateur ne peut faire ça, éprouver simultanément les deux côtés du contact.

Il faudrait deux capteurs distincts, deux flux de données distincts, jamais fusionnés en une seule expérience.

Reste ainsi une à deux minutes.

Tu n'es pas en train de te "relaxer", tu es en train de faire l'expérience directe d'un qualia.

De cette chose que Faggin dit irréductible,

et que Strømme dit être une excitation singulière du champ universel.

Observe.

Qu'est‑ce qui, là, ne peut pas être réduit à un chiffre ?

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POUR ALLER PLUS LOIN

Federico Faggin développe sa théorie dans Irreducible : Consciousness, Life, Computers, and Human Nature (2022), coécrit avec Giacomo Mauro D'Ariano. Le livre est rigoureux tout en restant accessible, il propose un modèle mathématique de la conscience tout en assumant honnêtement son caractère encore spéculatif. À lire en gardant à l'esprit que le degré de certitude scientifique est encore modeste, mais que les questions posées sont, elles, parfaitement légitimes.

Maria Strømme expose sa position dans "Universal consciousness as foundational field: A theoretical bridge between quantum physics and non‑dual philosophy", publié dans AIP Advances en novembre 2025 (DOI : 10.1063/5.0290984). L'article est en accès libre. Il est techniquement dense, mais l'introduction et la discussion sont accessibles à un lecteur non spécialiste. Ce qui frappe à la lecture : la rigueur formelle au service d'une proposition philosophiquement radicale.

Le "problème difficile de la conscience" (hard problem of consciousness), formulé par le philosophe David Chalmers en 1995, est le point de départ de tout ce débat : pourquoi y a‑t‑il quelque chose que cela fait d'être un système physique donné ? Cette question reste sans réponse consensuelle, et c'est précisément pourquoi elle est si féconde.


Références & sources

Faggin, F. & D'Ariano, G. M. (2022). Irreducible: Consciousness, Life, Computers, and Human Nature. Essentia Foundation.

Strømme, M. (2025). Universal consciousness as foundational field: A theoretical bridge between quantum physics and non‑dual philosophy. AIP Advances, 15, 115319. https://doi.org/10.1063/5.0290984

Chalmers, D. (1995). Facing Up to the Problem of Consciousness. Journal of Consciousness Studies, 2(3), 200–219.

D'Ariano, G. M. & Faggin, F. (2021). Hard Problem and Free Will: an information‑theoretical approach. arXiv:2012.06580.

Tononi, G. (2008). Consciousness as Integrated Information: A Provisional Manifesto. Biological Bulletin, 215(3), 216–242.

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