Et si le temps ne coulait pas dans un seul sens ?
- Édaa

- 21 avr.
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 11 heures
Une conversation imaginaire
Yakir Aharonov – Philippe Guillemant
La réalité est une invitation, 2 / 10
Partie I – Le sol tremble sous nos pieds
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Arrête‑toi une seconde.
Pas métaphoriquement. Vraiment. Sens le poids de ton corps. L'air dans ta gorge. Ce moment précis, maintenant, qui semble tenir entre deux abimes : ce qui vient d'avoir lieu et ce qui n'existe pas encore.
Tu appelles ça le présent. Tu l'imagines comme un point qui glisse le long d'une ligne, du passé vers le futur, dans un seul sens, inexorablement.
Mais… et si cette image était fausse ?
Et si le présent n'était pas un point qui avance, mais un carrefour entre deux courants ? L'un qui vient de derrière, poussé par tout ce qui a eu lieu. L'autre qui vient de devant, tiré par quelque chose qui n'est peut‑être pas encore là, mais qui existe déjà d'une certaine façon.
Dans une conversation fictive, deux physiciens se penchent sur cette question depuis des angles très différents. Yakir Aharonov, est l'un des plus grands théoriciens quantiques vivants. Philippe Guillemant, est un ingénieur‑chercheur français qui a suivi le fil de cette intuition jusqu'aux confins de la physique et de la philosophie. Ils ne s'accordent pas sur tout. Mais ils s'accordent sur une chose : le temps, tel qu'on nous l'a enseigné, est probablement incomplet.
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Philippe pose son verre et son morceau de fromage entamé.
– Tu dis que le futur tire le présent. Ça ne viole pas la causalité ?
Yakir – Tu poses la question à l'envers. C'est l'hypothèse de la causalité dans un seul sens qui est le problème.
Sur sa tablette, Yakir trace un trait avec un endroit plus épais au centre et une flèche à un bout.
Y – L'endroit plus épais représente un système quelconque dans le présent. Le trait, c'est le vecteur temps. En physique classique, son état est entièrement déterminé par son passé. C'est la vision standard. Alors qu'en mécanique quantique, les équations sont symétriques dans le temps.
Ph – C'est vrai, Einstein nous a déjà dit quelque chose d'essentiel, que l'on n'a jamais vraiment intégré : le futur existe. Ce n'est pas une salle vide qui attend qu'on l'emplisse. C'est une dimension de l'espace‑temps, aussi réelle que n'importe quel point du passé.
Y – Eh oui, parce qu'une équation ne sait pas dans quel sens le temps coule. Le choix de ne tenir compte que du passé, c'est nous qui l'imposons. Par convention.
Ph – Oui c'est le concept d'univers‑bloc d'Einstein, comme conséquence directe de la relativité générale. Passé, présent et futur coexistent dans le temps. Le "maintenant" est une illusion psychologique, pas une réalité physique.
Yakir trace une flèche à l'autre bout du trait.
Y – C'est ça que décrit le formalisme à deux vecteurs d'état que j'ai développé depuis 1964. L'idée, c'est que pour décrire l'état vraiment complet d'une particule au présent, il faut deux informations, un vecteur venant du passé, ce qu'on connait, ce qui a précédé. Et un vecteur venant du futur, la post‑sélection, l'état dans lequel la particule se retrouvera après la mesure.
Ph – Effectivement, j'ai lu la publication parue en 2011 dans la revue Nature de Jeff Lundeen sur la vérification expérimentale de cette notion.
Y – Exactement. Car ce n'est pas une métaphore. C'est le concept que j'ai introduit en 1988 avec les "weak values". Les mesures intermédiaires permettant de sonder l'influence du vecteur futur sans effondrer le système quantique.
Attention, je ne dis pas que le futur "décide". Je dis que l'équation est symétrique, et que la refuser dans un sens, c'est se priver d'une description plus complète du réel.
Ph – Le futur existe c'est ok, et si les équations sont symétriques comme tu le montres, alors effectivement rien n'interdit, en principe, qu'une information descende du futur vers le présent. Que le présent soit tiré autant que poussé.
Y – Tout à fait car si tu ne tiens pas compte du vecteur futur, c'est comme si tu essaies de comprendre l'état d'une personne en connaissant seulement son enfance et jamais ce qu'elle deviendra. Tu jettes la moitié de l'information.
Ph – Là, je me permets de franchir un pas que la physique établie ne franchit pas encore. Au carrefour de la physique et de la philosophie des sciences en disant que la conscience, sous forme d'intention, ou de ressenti, agit comme une balise de post‑sélection.
Il trace sur la tablette une courbe rejoignant les deux flèches.
En vivant émotionnellement un état futur comme déjà réel, l'observateur envoie un signal en amont, réorganisant les lignes de temps ce qui change les probabilités du présent.
Y – Ha non, je t'arrête. L'intention comme post‑sélection… c'est une analogie séduisante, mais mes travaux concernent l'échelle quantique. Le passage au macroscopique comme la conscience humaine est un saut qu'il est impossible de justifier par la physique.
Ph – Ce n'est pourtant pas de la pensée magique. C'est de la causalité bidirectionnelle. Une causalité ascendante : le passé pousse. Une causalité descendante : le futur tire. L'intention est le mécanisme de la deuxième.
Je ne prétends pas que c'est démontré. Je dis que c'est cohérent avec les équations que tu as écrites, et personne n'a encore prouvé que ce n'est pas comme ça que ça marche.
Yakir referme la tablette. Tous deux regardent fixement un point vide sur le mur…
Un silence s'installe. Le genre de silence qui ressemble moins à un désaccord qu'à une frontière.
La frontière exacte où la physique établie s'arrête et où quelque chose d'autre commence.
La conversation s'arrête là, non parce qu'ils ont épuisé le sujet, mais parce que c'est là que la physique, honnêtement, s'arrête aussi.
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Ce sur quoi ils s'accordent, et ce qui reste ouvert
Au‑delà du désaccord sur le macroscopique, trois points de convergence émergent.
Le temps n'est pas une flèche naïve. La symétrie temporelle des équations fondamentales de la physique, aussi bien en mécanique quantique qu'en relativité, va dans ce sens. La "flèche du temps" n'est pas inscrite dans les lois fondamentales ; elle émerge de la thermodynamique, de l'irréversibilité statistique. Ce n'est pas la même chose.
Le présent est peut‑être une épaisseur, pas un point. Si le vecteur futur existe et si le passé persiste dans l'espace‑temps, alors ce que l'on appelle "maintenant" pourrait être une zone d'interférence entre deux influences. Une épaisseur temporelle, un croisement plutôt qu'un instant.
L'observateur n'est pas neutre. En physique quantique, ce qu'on choisit de mesurer influe sur ce qui se manifeste. Pour Guillemant, ce que l'on choisit de comprendre ou de ressentir jouerait un rôle analogue à l'échelle macroscopique. Les deux s'accordent sur le fait que séparer radicalement le sujet de l'objet est une simplification problématique.
Ce qui reste ouvert : comment un effet quantique traverse‑t‑il l'échelle jusqu'à la conscience humaine ? C'est la vraie frontière. Ni Aharonov ni Guillemant ne la franchissent entièrement. Et c'est précisément ce qui rend la question vivante.
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Et toi, dans tout ça ?
Tu n'as pas besoin de trancher pour sentir quelque chose.
La prochaine fois que tu te retrouves à l'orée d'une décision, une de celles qui comptent vraiment,
remarque s'il y a quelque chose qui ressemble à un appel.
Pas une pensée.
Pas un souvenir.
Quelque chose de plus discret, comme une légère tension vers l'avant.
Ce pourrait n'être qu'une projection psychologique. Ce pourrait aussi être quelque chose que les équations d'Aharonov décrivent mais que la physique n'a pas encore nommé à cette échelle.
La question n'est pas de savoir si c'est vrai.
La question est de remarquer ce que ça change de le sentir :
Tu n'es pas seulement poussé par ce qui a eu lieu. Quelque chose, peut‑être, te tire.

Expérience pratique, L'ANCRE ET LA FLÈCHE
Une pratique corporelle en trois temps. Debout ou assis, colonne allongée.
1. L'ANCRE (30 secondes)
Porte toute ton attention sur le poids de ton corps.
Les pieds sur le sol, le bassin, les mains.
Ce qui te porte. Ce qui a eu lieu.
Le passé qui est là, solide, derrière toi, en toi.
2. LA FLÈCHE (30 secondes)
Sans bouger, dirige l'attention vers ce qui n'existe pas encore, mais que tu sens déjà comme réel.
Pas un souhait formulé.
Une sensation dans le thorax, une direction, une reconnaissance plutôt qu'une demande.
Laisse‑la avoir du poids sans la forcer.
3. LE CARREFOUR (1 minute)
Reste dans les deux simultanément.
Ne choisis pas.
L'ancre derrière, la flèche devant, le corps au milieu.
Observe ce qui se passe dans la respiration, dans les épaules, dans l'espace entre les deux mains.
Tu n'as rien à faire de cette sensation, juste la laisser être.
Cette pratique ne démontre rien. Elle offre une expérience corporelle de la bidirectionnalité, ce que le discours seul ne peut pas donner.
Si quelque chose de cette conversation te traverse, tu peux continuer à l'explorer corporellement dans les stages de l'Édaa, une pédagogie qui travaille précisément cette épaisseur du présent, cette capacité à habiter simultanément mémoire du corps et appel du vivant à venir. edaa.fr
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POUR ALLER PLUS LOIN
Accessible
Philippe Guillemant, La Physique de la Conscience, entrée grand public dans ses intuitions sur la double causalité et le temps. Sa pensée y est clairement identifiée comme spéculative ; c'est l'honnêteté intellectuelle du livre.
Intermédiaire
L'article de Lundeen et al., Nature, 2011, "Directly observing the wave function", pour voir concrètement ce que mesurer sans perturber signifie, et ce que les weak values révèlent sur le vecteur futur.
Avancé
Yakir Aharonov & Daniel Rohrlich, Quantum Paradoxes, Quantum Theory for the Perplexed, Wiley‑VCH, 2005, le formalisme dans sa rigueur, accessible à qui a des bases de physique quantique.
Mise en garde
Le TSVF d'Aharonov est un formalisme mathématiquement cohérent, vérifié en laboratoire à l'échelle quantique. Les extrapolations de Guillemant vers le libre arbitre, l'intention et les lignes de temps restent des spéculations non vérifiées expérimentalement à l'échelle macroscopique. Les deux méritent d'être lus, pas avec le même degré de confiance.
Notes
La rétrocausalité à l'échelle macroscopique, et notamment l'idée que l'intention consciente agirait comme post‑sélection, est une proposition de Guillemant qui s'appuie sur des bases physiques solides (TSVF, univers‑bloc, symétrie temporelle) sans en constituer une conséquence démontrée. Elle est explorée dans un cadre théorique minoritaire mais sérieusement discuté, notamment par les physiciens Huw Price et Ken Wharton dans leurs travaux sur la causalité rétrograde. Elle ne constitue pas, à ce jour, une théorie vérifiée expérimentalement à l'échelle de la conscience humaine.
Aharonov, Y. & Vaidman, L. (1990). Properties of a quantum system during the time interval between two measurements. Physical Review A, 41(1), 11–20. Le formalisme à deux vecteurs d'état a été développé à partir de 1964 (Aharonov, Bergmann, Lebowitz) et enrichi dans les années 1980–90.
Aharonov, Y., Albert, D. Z., & Vaidman, L. (1988). How the result of a measurement of a component of the spin of a spin‑1/2 particle can turn out to be 100. Physical Review Letters, 60(14), 1351–1354.
Vérification expérimentale : Lundeen, J. S. et al. (2011). Direct measurement of the quantum wavefunction. Nature, 474, 188–191.




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